Nous sommes seuls. Les montagnes nous apparaissent plus sévères. Le paysage se révèle, intense. Le pays nous saute au visage. C’est fou ce que l’homme accapare l’attention de l’homme. La présence des autres affadit le monde. La solitude est cette conquête qui vous rend jouissance des choses. Extrait du journal de bord

Cette traversée de l’Islande, on y pense depuis longtemps, en ouvrant les livres, en rêvant sur les cartes que nos doigts parcourent pour en deviner les reliefs. On répète les noms magnifiques (et imprononçables !) de lieux inconnus. Ces voyages ont ça de merveilleux qu’ils commencent avant même le départ.

L’Islande, pour faire simple, c’est un genre de mi-cuit: solide en surface, liquide en profondeur. Le cul entre deux plaques continentales, elle est le siège d’une activité géothermique unique au monde.

Ce pays d’environ 300 000 habitants est le terrain de nos nouvelles aventures. Nous traversons en effet les redoutables Highlands sur 10 jours.

Une marche de 300 km, entre le feu et la glace.

Itinéraire islande
Traversée du désert (pointillés bleus)

Nous partons le 27 juillet pour arriver le 28 à Keflavik après la bagatelle de 3 heures de covoiturage, 1h de RER, 8h de vol dans 3 avions différents et 1h de car qui nous feront aboutir dans un hall de gare dans lequel on dormira, affalés par terre sur nos sacs. Mise en condition : nous sommes déjà tiraillés par le froid et enfilons nos collants, pulls et coupe-vents (En même temps, c’est pas malin de prendre un avion direction l’Islande en t-shirt les gars.).

Le lendemain, nous nous envolons à bord d’un petit avion à hélice tremblotant pour Akureyri, notre point de départ au nord de l’Islande.

Les dix dernières minutes du vol nous laissent entrapercevoir la beauté du paysage islandais. Nourris par les paysages du film Walter Mitty, nous découvrons de larges ravins semblant avoir étés dessinés par la hache folle d’un puissant dieu nordique. Les collines qui les bordent arborent de fiers couleurs allant du rouge au noir en passant par le vert. L’excitation monte !

Première photo en terre islandaise à la descente de l'avion !
Première photo en terre islandaise à la descente de l’avion !

Arrivés, nous nous mettons en quête d’une bouteille de gaz. Guillaume, un instituteur islandais nous y aidera.

Il nous met en garde contre la météo des Highlands, en effet une tempête se prépare quelques dizaines de kilomètres plus loin, mais ici grand ciel bleu: première leçon de météo islandaise ! Il n’est pas le seul à nous vanter la dangerosité des Highlands à pieds, deux islandais de passage nous tiennent le même discours. On a l’impression de se diriger tout droit vers la porte des enfers !

Enfin, le bitume laisse place à la terre, et peu à peu, la civilisation se retire. A mesure de notre avance, le vent s’intensifie et le ciel se couvre, confirmant notre impression.

Vers midi, premier gué : nous sommes de suite impressionnés par la violence du courant nourris par les dernières pluies.

Première traversée de gué, on mouille les couches !
Première traversée de gué, on mouille les couches !

Clairement: on mouille les couches, cherchant par tous les moyens un endroit où nous pourrions traverser sans se mouiller. Faux, nul, zero, redoublement demandé, pas le moindre embryon de solution. Parce qu’un titre d’aventurier ça se mérite,  nous mettons nos chaussons, et sans autre forme de procès, nous lançons !

Sylvain commence. Les chaussures autour du cou, le pantalon retroussé et sa caméra à la main, il s’élance. Il tangue, bute, jure, puis gémit (l’eau est à 0 degré, en provenance direct des glaciers les meeeccs!), mais finit par passer sain et sauf, le pantalon trempé, accompagné par les rires de Kevin.

Et c’est à lui justement. Ah on l’entend moins sa grande gueule ! Il passe par les mêmes stades et s’en tire aussi ! Nous nous remettons en marche.

A mesure que la journée avance, le ciel se couvre et bientôt une fine bruine fait son apparition. Après un ultime passage de gué glacial, nous décidons de planter la tente devant un superbe panorama sur la vallée d’Akureyri. Nous avons atteint notre objectif : après 50km de marche, nous sommes au pied du désert. Mais nous en payons le prix fort : des ampoules ont crevées sous le pied de Sylvain, tandis qu’à l’abri de la tente, Kevin se découvre un talon bleu et gonflé.. Dès le premier jour, ça fait pas pro bordel.

C’est sur les livres de Mike Horn, tentant le tour du cercle polaire en autonomie, et Christophe Cousin découvrant le monde à vélo, que nous tentons de trouver le sommeil au milieu des bourrasques..

Le lendemain matin, changement de décors ! La tempête est là, et un épais brouillard a gommé le panorama sur la vallée.

Les Vikings qui chevauchaient souvent seul sur ces terres, étaient pris d’hallucinations, croyant voir des êtres maléfiques dans un paysage écorché, parfois chaotique. Le bruit du vent, des pierres qui craquent dans les terres désertiques, les terrorisaient bien souvent. Eveno.N

Démontage de la tente en pleine tempête
Démontage de la tente en pleine tempête

Après un rapide petit déjeuner (voir ci joint notre menu d’athlète: Islande menu), les moustiques nous chassent. Ce sont les gardiens du lieu, chargés de ne laisser aucun intrus s’installer. La nature a eu le génie de déployer non pas des armées de cerbères monstrueux dont les balles du fusil seraient venues à bout mais de minuscules seringues volantes dont les vrombissements rendent fou.

Guidés par notre GPS nous pénétrons dans cet apocalyptique enfer minéral qui servait de lieu d’entrainement pour les astronautes américains en partance pour la lune.

Au delà de l’horizon : l’horizon.

Le ciel et le sol se confondent dans un camaïeu de grisaille.Partout des pierres. Et ce silence, de la nature, mais aussi notre propre silence. Mutiques devant la dureté de cet univers.

L'entrée dans le désert annonce la fin de la couleur. Nous marchons désormais en noir et blanc.
L’entrée dans le désert marque le début de la solitude. Nous sommes seuls avec nous mêmes.

Mais il est parfois agréable de ne pas avoir à alimenter une conversation. D’où vient la difficulté de la vie en société? De cet impératif de trouver toujours quelque chose à dire.

A bien des moments, nous laissons nos esprits vagabonder pour échapper à la douleur. Libres, ils virevoltent de pensée en pensée, mais finissent toujours par s’égarer dans le souvenir des êtres aimés (C’est normal, on est pas des ours faut bien lâcher 2-3 dédicaces à nos copines..)

Dans ces moments, toute votre existence se resserre autour des besoins fondamentaux: boire, manger, avancer. Pas de rendez vous. Pas d’impératifs.L’aventure décape l’esprit. Extrait du journal de bord

Le soir nous lisons nos livres et relativisons. Mike Horn qui par un hiver polaire et des températures de -60 degrés, perd bêtement ses doigts pour un lacet défait qui l’oblige à enlever ses gants. Christophe Cousin qui après une journée entière à pédaler, voit son étape du soir être un village abandonné. Partout dans ces récits on retrouve cette solitude éprouvante, mais aussi cette force qui en découle : l’esprit se cuirasse.

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Le temps n’a plus la même notion ici. Il y a quelque chose d’initiatique dans ce désert, une mise à l’épreuve constante. Le temps est palpable, presque solide, il ne se mesure plus en heures, secondes, jour ou années mais en crêtes franchies, en gués traversés, à nos pas qui frappent le sol en rythme, soulevant poussières et cendres qui retombent en nuées. Les minutes coulent de la plaie du temps blessé. Tic tac tic tac, c’est nos vies qui achèvent minute après minutes. Extrait du journal de bord

Au cinquième jour nous décidons de bivouaquer sur un rocher qui domine le désert, un bivouac somptueux, mais dans la nuit une tempête de cendre se lève. Sous l’effet du vent, la cendre s’engouffre dans la tente à travers la moustiquaire et s’entasse sur nos duvets.  Une des sardines, pourtant planté dans la roche, fini par se faire la malle, nous obligeant à sortir, en caleçon et pieds nus pour le replanter, le visage giflé par le vent. Pour corser l’affaire, le froid est de la partie, nous affrontons des températures négatives. Nos duvets sont notre seul moyen de garder la chaleur: emmitouflés à l’intérieur, plus un centimètre de peau ne dépasse. Nous fonctionnons en circuit fermé: notre propre corps fournit la chaleur qui réchauffe le duvet. Lamentables, nous attendons. L’odeur qui se dégage de nos duvets, nous pousse, par instinct de survie, à sortir nos têtes. 7 jours sans se laver: automatiquement ça sent pas la rose.

Notre bivouac au milieu du désert de cendre. Nous sommes seuls au monde.
Bivouac au milieu du désert de cendre. Nous sommes seuls au monde.

Enfin, le soleil réchauffe notre sanctuaire et nous nous mettons à écrire.

Le rendez-vous quotidien devant la page blanche du journal contraint à prêter meilleure attention aux événements de la journée…. Il en va de la rédaction quotidienne comme d’un dîner avec sa copine. Pour savoir quoi lui confier le soir, le mieux est d’y réfléchir pendant la journée.

Nous finissons par arriver à Landmannalaugar les pieds et lambeaux. Il n’y a plus un boulon qui tient mais nous avons enfin atteint le paradis des trekkeurs et le désert est derrière nous !

Nous voyons Landmannalaugar au bout du chemin.
Landmannalaugar enfin au bout du chemin.. !
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