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Surtout que rien de ne bouge. Chacun à sa place. Aux alpinistes la conquête des montagnes, aux navigateurs les mers furieuses du globe, et à ceux qui ne sont ni l’un ni l’autre les miettes de leurs rêves tués dans l’œuf.  D’autres encore se demandent pourquoi se fatiguer à escalader des sommets, à traverser des déserts, des océans ? En bref, l’aventure, pour quoi faire ? 

Qu’elle soit envisagée sous forme de voyages comme nous le faisons, ou dans la vie de tous les jours sous la forme de cet esprit d’aventure propre à ceux qui osent,elle est une lutte à contre courant du quotidien. Elle est à la portée du premier venu.

Il appartient à chacun de déchirer le cocon ouaté de ses habitudes pour se frotter au monde dans toute sa splendeur et sa difficulté.

Extrait de nos journaux de bord

Evidemment, il a fallu envisager les risques, prévoir les itinéraires et réfléchir au matériel. Mais à un moment, vous sentez qu’il faut arrêter de penser, juste le faire: sauter dans le vide, déplier sa voilure et prendre son envol, s’éprouver pour apprendre. Le rêve est un fruit qu’il faut savoir cueillir à point, trop tôt: il n’est pas mûr, trop tard, le fruit se gâte : le rêve est aux oubliettes de la mémoire. Nous faisons le choix de vivre intensément, nous moissonnons nos rêves pour en récolter l’essence.

Se glisser dans la peau d’un explorateur: découvrir, ressentir, éprouver, fouler des terres inhospitalières.  Les 5 sens en éveil, nos pas dans la neige tracent notre chemin et notre destin. Une nouvelle aventure, courte, mais riche en expériences.

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Nous partons le 28 décembre, après de nombreux mois à se renseigner, à établir des listes d’équipements nécessaires parmi lesquels figurent corde et crampons, raquettes, vêtements techniques (gracieusement offert par une marque suisse) et piolets.

En théorie nous sommes parés !

Après une bonne poignées d’heures à se chauffer à feu doux avec des playlist mixant du Odesza pour son énergie et la BO de Interstellar pour le coté mystique, nous voyons le paysage se boursoufler et les routes se lacer.

Le monde se retire peu à peu. La route est entièrement recouverte de neige, les chaines deviennent indispensables. Nous ne dépassons pas les 20km/h. Chaque mouvement de volant doit être mesuré, un geste de travers et c’est la garantie d’obtenir un billet aller simple direction le fossé !

En fin d’après midi nous arrivons. Nous laissons notre peau de citadin dans la voiture et nous nous préparons concrètement à en chier. La neige doit atteindre 70 centimètres d’épaisseur. Nous essayons pour la première fois nos raquettes. Les premiers pas sont hésitants, nous titubons, c’est la première fois que nous les essayons.. Plusieurs fois nous frôlons la chute tête la première dans la poudreuse, l’expérience concrète de ce qu’est se faire rafraîchir les idées.

Apres avoir repris le contrôle de nos corps et bouclés nos sacs à dos, nous nous lançons sur le chemin enneigé. Enfin chemin.. Disons que nous nous lançons tout court parce qu’avec un mètre de neige à un moment donné, le chemin tu te le fabriques ! Très vite nous sommes rattrapés par la nuit, nous devons monter le bivouac à la lueur de nos lampes frontales.Elles dessinent des tunnels de lumière perçant l’obscurité et révélant nos souffles embués. Autour le paysage est d’une blancheur mortelle, les arbres ploient sous la neige . Nous en libérons quelques un.

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Premier repas par -15°C. Naïfs les gars. Nous pensions qu’il serait facile d’obtenir de l’eau chaude en faisant fondre de la neige. Faute grave ! Il nous faudra deux fois plus de combustible que prévu pour avoir de l’eau à peine tiède. On mangera froid ce soir là.

Au réveil : -17°C. Nous sommes vivants et n’avons pas froid, c’est bon signe !

Extrait de nos journaux de bord

Tout est compliqué ici. De l’art de s’habiller dans son duvet, à fermer une foutue fermeture éclair. Une fois dehors, là c’est l’étape de montagne,  le froid vous fige le sang,  il vous enserre comme un linceul, nos pieds en font la douloureuse expérience. Transformés en blocs compacts, ils dégèlent tous les jours en milieu de journée sous la forme d’une douleur aiguë, les vannes des orteils se ré-ouvrent avec fracas, laissant le sang furieux et bouillonnant réintégrer son territoire.

La douleur est un signal de vie, ici c’est aussi le péage pour se rapprocher de la beauté des sommets.

Extrait de nos journaux de bord

Au fur et à mesure, nous perfectionnons notre technique en raquette, un exercice périlleux puisque le terrain change en permanence. Heureusement, l’oeil se construit et nous commençons à repérer les meilleurs passages, là où la neige sera la plus praticable. Le but est d’éviter les trous de poudreuses et les zones verglacées.

Rapidement, nous établissons un roulement : celui qui est devant fournir beaucoup plus d’effort. Il doit tracer le chemin, secouer les branches pour faire tomber la neige. Nous ne comptons plus nos chutes.

La journée avance, mais pas nous.

Extrait de nos journaux de bord

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Dans la journée nous cherchons de l’eau, en vain. Nous fabriquons des boules de neige que nous léchons pour étancher nos soifs.

A 17h30, nous sommes une fois de plus surpris par la nuit et montons le bivouac à la lueur de nos lampes. Le vent se lève et gifle notre tente. Comme à chaque aventure, elle résiste vaillamment aux assauts des éléments. Les violentes rafales permettent à la neige de s’engouffrer dans la tente par les moindres interstices, nous éclaboussant une bonne partie de la nuit. Entièrement emmitouflés dans les duvets polaires et dans les sur-sacs, de la condensation se forme.

Un problème qui touchera aussi nos chaussures: le matin, la condensation a fait geler les semelles. Quel effet ça fait ? Mettez le pied dans un congélateur et vous en aurez une idée ! Les lacets sont gelés aussi. Pas évident de faire un noeud avec deux bouts de bois.

Le trek se poursuit. Seuls face à de telles immensités, nous possédons le monde.

La journée,  nos esprits sont semblables à des lacs gelés : hermétiques, durs et froids en surface mais bouillonnants de vie en profondeur.

Extrait de nos journaux de bord

Nous sommes sur le versant de la montagne qui est toujours à l’ombre, l’air y est plus frais. La neige plus solide. Vers le milieu de matinée, nous n’avons toujours pas vu le soleil. A son zénith, il darde un de ces longs doigts entre deux crêtes et vient pointer avec une précision incroyable une cabane au loin.

Sans croire en un Dieu omnipotent et omniprésent, nous prêtons une grande attention aux »signes ».

Extrait de nos journaux de bord

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La lumière nous indique le chemin pendant une minute, et puis plus rien, le doigt a rejoint sa main de feu et reprend sa course vers les confins du monde.

La cabane est un havre de paix, elle nous offre des ressources inestimables : de l’eau pure que nous obtenons à renfort de grands coups de piolets dans la glace de l’étang gelé, du bois sec et du répit.

Bientôt un feu jaillit de nos doigts engourdis.

Les flammes dansent la vie, elles se tordent au rythme d’une musique mystique. Autour, le temps se fige,  les paysages d’une blancheur nécrologique sentent une énergie vitale les sortir de leur torpeur mortelle. Nos chairs et nos esprits hypnotisés frissonnent de plaisir. Puis les flammes se meurent ,du tas de cendres, la fumée s’élève en volutes : l’âme du feu.

Extrait de nos journaux de bord

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Nous repartons.

Ces immensités que nous traversons nous ramènent à notre infini petitesse, deux fourmis à l’ombre d’un géant. Baissez le regard, vous avez des cristaux de glace agglomérés en flocons de neige de l’ordre du micromètre  , levez le et vous avez le cosmos qui vous observe du haut de ses dizaines de milliards d’années lumières .

Nous sommes égarés entre l’infiniment grand et l’infiniment petit.

Extrait de nos journaux de bord

Arrivé à 2100 mètres, exténués et ne progressant plus qu’au piolet depuis une bonne demi heure, une question se pose, devons nous continuer ? Par la roche, une partie d’escalade sans matériel se profile; par la droite un couloir d’avalanche nourrie par les récentes chutes de neige.

Nous décidons de nous laisser une nuit pour y réfléchir. Nous montons avec empressement notre bivouac, au bord d’une corniche sur laquelle nous finirons par nous asseoir.

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Imaginez. Assis en silence sur les rebords de la falaise, sous un vent vif qui vous fouette le sang, whisky en mains, seuls vos yeux dépassent de votre armure contre le froid, vous attendez le spectacle de la nuit. Il est annoncé par ce grand drap rouge qui recouvre le ciel, il n’y a pas les 3 coups au sol mais vous y êtes, petit à petit, les étoiles arrivent, elles brillent de toutes leur force. La Voie Lactée tout entière scintille sous vos yeux.

Extrait de nos journaux de bord

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Nos têtes commençant à tourner (l’altitude sans doute…) nous retournons nous mettre à l’abri dans la tente. Lors du repas, nous manquons de mettre le feu à la tente, une partie du combustible s’étant échapper du réchaud. Les flammes ont léché le matelas de Kevin et il s’est embrasé l’espace d’une seconde.

Lors de notre dernier bivouac au bord de cette corniche, nous comprenons ce besoin de se couper du monde que certains écrivains-voyageurs ont. A la manière de Sylvain Tesson dans sa cabane de Sibérie, nous reconnaissons à la Nature cette force brute qui offre à l’inspiration une piste sur laquelle glisser.

Au petit matin, nous faisons le même constat que la veille. Il est trop dangereux de continuer, nous rebroussons chemin.

Objectif du jour, la descente ! Afin d’optimiser nos efforts, nous élaborons des techniques nous permettant de descendre plus vite. Plusieurs solutions s’offrent à nous :

– Descendre sur le cul, un classique déjà employé sur un glacier l’été dernier. Technique relativement efficace quand la neige est assez ferme. Mais dès qu’il y a trop de poudreuse ça se gâte, vous ne descendez plus du tout et vous vous ramassez toute la neige du monde dans le calebut.

– La technique du tonneau. Le principe est simple : S’allonger et se laisser rouler jusqu’en bas. Vous êtes en bas en moins de deux, mais vous avez perdu la moitié de votre sac dans la neige. La vous êtes mal,  faut se retaper le passage dans le sens de la montée en récupérant tout son matos. Gros point positif : Le fou rire est assuré après la descente.

– Dernière technique testée : courir dans la neige. C’est marrant au début mais ça fatigue plus qu’autre chose. Et ça vous empêche pas de vous vautrer 3 ou 4 fois en moins de 5 minutes.

Après toutes ces expérimentations nous voila de retour en foret, les pentes dures sont derrières nous.

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Finalement, nous arrivons à la voiture le soir même, ce qui marque la fin de notre périple. Si cette aventure aura été une des plus courtes que l’on ait fait, elle aura sans doute été aussi la plus intense.

Nous n’avons pas atteint notre objectif. C’est une déception, un premier échec, mais qu’importe, l’essentiel n’est pas la. Dans cette aventure comme dans toutes les autres, le défi que nous nous lançons n’est qu’un prétexte pour partir. Notre plaisir n’explose pas exclusivement à l’arrivée, il coule en continu dans nos jambes soulagées après une journée d’effort, dans nos ventres après un repas chaud, devant ce ciel étoilé qui a signé la fin de notre périple. Il est partout où il vous fait sortir de votre carcasse de douleur, dans ce carré de chocolat, dans cette gorgée de whisky, dans la flamme d’un feu. Ici nous avons été les rois d’un monde de silence, les petits centres chauds d’un univers froid. A l’ombre du Montcalm.

On rêve trop souvent les yeux fermés, il faut plutôt rêver les yeux ouverts.

Mike Horn

[The Wolf – Eddie Vedder]

Sylvain & Kevin

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PS : La vidéo de notre périple

 

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