La pluie est tombée toute la nuit. Depuis les toitures, les gouttes perlent et dégringolent en rideaux opaques. Sur les vitres, elles slaloment jusqu’au sol et viennent agrandir les flaques formées sur le bitume. Sous un ciel chargé de noirceur, les rues désertes sont encore illuminées par la lumière blafarde de quelques réverbères. Dans l’air électrique, une odeur de pluie et d’humus remonte de l’asphalte et de la terre détrempée. En sous couche, un autre parfum, plus dense, plus excitant. Il flotte dans l’air,  colle à la peau, obsédant, c’est le parfum de l’aventure qui se profile.

L’orage gronde. Après une ultime vérification des sacoches, Kevin sort de chez lui. A l’instant ou la porte se referme derrière lui, son esprit se focalise sur ce voyage préparé depuis près de 6 mois et dont l’idée a émergé presque 1 an et demi auparavant au cours de notre périple a Vienne en stop.

Rallier Bratislava en vélo depuis Nantes en moins de 3 semaines. Un projet sportif et humain puisqu’il est dédié à une association : la fondation du souffle qui lutte contre les maladies respiratoires et auprès de qui on s’est engagé a reverser 1800 euros.

Une fois le vélo chargé, il est temps de partir. Les premiers coups de pédale sous la pluie battante sont fastidieux, il faut dire que nous avons choisi des vélos Go Sport, que nous avons entièrement démontés puis remontés avec le strict nécessaire : une selle correcte, des pneus solides ,un guidon multi-position et des sacoches de rangement. Pas vraiment un pur race taillé pour la course. Rajoutez à ça les 20 kilos d’équipements et votre vélo est un croisé mulet-escargot.

Après quelques minutes Kevin,  file tête dans le guidon à travers Nantes pour rejoindre Sylvain chez lui. Il est 7:30. Les coups de tonnerre viennent donner leur puissance à l’ambiance de départ : le temps est à l’aventure et nous sommes désormais face à notre destin.

Chez lui, muré dans le silence, Sylvain est assis dans la pénombre de son garage, coulé dans un bloc de béton, dos rond, regard fixe.  En face la porte est ouverte. Au gré des éclairs la pénombre recule. Les traits de lumière glissent jusqu’à ses pieds qui tapotent le sol nerveusement. Ils révèlent l’espace d’une seconde, alors que  l’obscurité l’enveloppe de nouveau, un visage fermé. Dans ces yeux défile le film de ce projet depuis son état embryonnaire jusqu’à ce moment où il a pris vie sous l’impulsion des dizaines de personnes qui ont soutenu le projet. La volonté d’aider les autres, d’apporter, à son échelle, une pierre à l’édifice, c’est ce qui a rendu tout ça possible au cours des 6 derniers mois. Alors que la silhouette de Kevin se détache au bout de la rue, Sylvain secoue la tête pour sortir de sa torpeur, les souvenirs et la tension du départ refluent, il n’est plus temps de planer, le compte a rebours est lancé.

Notre vrai départ est à la mairie de notre ville, quelques photos pour les journalistes et nous voila partis. Désormais chaque coup de pédale nous rapproche un peu plus de la Slovaquie.

Devant nous 2000 kilomètres de routes, sentiers et chemins, 2000 kilomètres de sang et de sueur mêlés, avec un seul objectif: Bratislava.

Extrait de nos carnets

Non cyclistes, ce voyage ne sera pas une partie de plaisir, nous ne sommes animés non pas par la puissance de nos cuisses et mollets, mais par le formidable élan collectif qui nous soutient et nous pousse sur les routes ainsi que par notre volonté farouche de réussir un projet qui nous dépasse en tant qu’individu. Afin de partager au maximum ce que nous vivons, nous avons aussi le projet d’écrire et réaliser un film sur notre aventure.

L’objectif c’est 100 kilomètres par jour, pas moins, une sorte de ligne de conduite auto imposée pour nous éviter les baisses de régime. Un effort que l’on devra répéter tous les jours pendant 3 semaines sous une vague de chaleur qui nous tiendra compagnie jusqu’à Bratislava. Elle nous façonnera au rythme des kilomètres comme elle le ferait avec une pierre précieuse, ce grossier caillou qui se transforme au contact d’une température et d’une pression considérables.

Pendant les premiers kilomètres, nous longeons la Loire

Les premières bornes se font sur les bords de Loire. Sylvain a des difficultés à décrocher son pied gauche de la pédale automatique et il faudra attendre moins de 15 kilomètres pour que la première chute survienne. Une fois à l’arrêt, il se retrouve soudé par les pieds à son vélo et se voit tombé, spectateur de sa propre gamelle:  fracas du vélo sur les pavés, coude entaillé, premier sang !

La responsable est la petite pièce métallique servant à fixer le pied à la pédale automatique qui était dévissée (et aussi la personne qui s’était chargé de la visser!)..

Le vélo fait aussi son baptême de feu, la guidoline et les sacoches, sont abîmées.

Le problème réglé nous repartons pour de bon, cap sur Angers.

Mais le sort s’acharne : après des problèmes avec sa poignée de vitesse, la chaine de Kevin se rompt au soixantième kilomètres. Nous avons les mauvais maillons de rechange et nous devons donc posés le pied à terre pendant 3 longues heures sous un soleil de plomb qui a chassé les nuages du matin. Le poids de nos vélos est impressionnant, c’est la première fois que nous les chargeons au maximum et ça se sent. Les pieds prenant racine dans le sol pour y puiser des forces, le souffle court, nous poussons nos vélos à la force de nos dos et de nos cuisses. Maigre consolation : une barre énergisante au chocolat. Le gout est affreux, mais ça a l’avantage de nous couper la faim et nous faire patienter jusqu’au soir. Nous finirons par trouver un magasin de réparation et repartons enfin. Nous arrivons a 19h30 sur Angers et trouvons un coin d’herbe un peu à l’écart de la ville. Ayant retrouvé l’appétit, nous nous enfilons de longues rasades d’eau, un melon frais, du saucisson et des chips.

Le lendemain, nous longeons la Loire avant de passer la nuit à Azay-Le-Rideau. Nous repartons aux aurores le lendemain direction Tours. Rien ne semble pouvoir nous arrêter, mis à part ce fourgon muni de gyrophares bleus dont les occupants nous incendient. Nous n’allons apparemment pas assez vite pour emprunter la 4 voies !

Nous établissons rapidement une routine qui rythmera nos journées jusqu’à Bratislava : Nous nous levons tôt, et partons après avoir plié le bivouac. Après une heure ou deux d’effort, nous nous arrêtons pour savourer un petit déjeuner. Celui de Tours restera notre préféré.

Lors d'une pause réparatrice près d'un château de la Loire
Lors d’une pause réparatrice près d’un château de la Loire

L’odeur du pain chaud, du chocolat et du beurre est venue nous chatouiller les narines, nous dévalisons la boulangerie et dévorons notre butin attablés à la table d’un café. Nos mâchoires se mettent en action, déchiquetant les croissants qui perdent leurs entrailles suintantes de beurre. Nos papilles s’affolent alors que l’estomac qui gronde donne l’ordre à la langue d’envoyer le tout au fond du gosier. Être gourmet en ayant faim, c’est pas évident. Petit plus à l’américaine : un grand verre de jus d’orange frais.

Nous enchaînons ensuite les kilomètres avec pour objectif d’avoir parcouru 70 à 80 km lorsque nous nous arrêtons manger. Nous patientons ensuite à l’ombre en attendant des températures plus clémentes. Parfois nous nous endormons à l’ombre des grands arbres. C’est la courtoisie faite à notre corps. Le silence, sieste du bruit, nous envahi alors et accorde à notre esprit une certaine liberté ; léger, il peut alors s’aventurer sur les terrains de la poésie et des rêves, propices à l’inspiration. Nous nous faisons d’ailleurs la réflexion qu’il n’y a aucune poésie dans l’action, elle ne survient qu’après, quand la douleur a disparu et que l’esprit la décortique pour y trouver un sens.

Dans le centre de la France nous traversons d’immenses territoires abandonnés mais progressivement ré annexés par la communauté des gens du voyage qui viennent s’échouer là dans un havre de tranquillité. Certains villages que nous traversons sont particulièrement déserts. Nous nous souvenons particulièrement de Selle sur Cher, un village immobile, englué dans le temps.

Nous semons les graines de la curiosité dans un champs de regards interrogateurs. Espérons qu’il y pousse un jour l’inspiration!

Extrait de nos carnets

Au quatrième jour, nous atteignons la Bourgogne. Le paysage se vallonne et les premiers dénivelés apparaissent.

Soudain se dresse devant nous Chateau Chinon culminant à seulement 600 mètres d’altitude. Et pourtant, sans le savoir nous affrontons notre première grosse épreuve avant les Alpes…

Il est 14h, le goudron transpire et nous renvoie à la figure des tourbillons de chaleur qui vont s’écraser au milieu des champs de blé et du cri des cigales. Nos ombres s’allongent à nos cotés, s’étirant sous ce soleil assommant de générosité. Au cœur de la fournaise, 6 kilomètres de pure montée nous font face.

Dans les premiers instants nos muscles se réveillent en s’étirant, la sueur perle sur notre front et nos cœurs ronronnent. Puis cette délicieuse sensation de vie se dilapide dans l’effort, les échines se courbent, comme des boxeur frappés au foie, le corps se rétracte,les muscles se crispent et la sueur nous inonde en nous piquant les yeux.

Alors, la cadence augmente,le temps semble s’étirer, se consumant lentement sans laisser de cendre.

Extrait de nos carnets

Le cœur en transe tambourine désormais à plus de 190 pulsations minutes. Les artères qui pulsent frénétiquement sur nos tempes tranchent avec le rythme lent qu’impriment nos pieds sur les pédales.
Il faut alors s’oublier dans l’effort, oublier les masses de chaires sensibles, l’afflux massif d’un sang usé dans des muscles asphyxiés, la difficulté à respirer. C’est le moment de rechercher une énergie qui n’existe pas.
Ici et maintenant, tout notre être complote à nous faire abandonner.

Lorsque tu sens que tu es en train de tout donner que tu arrives au point ou tu ne peux plus encaisser davantage c’est le moment où l’esprit arrive à un croisement : soit il se brise et trouve tout un tas d’excuses à l’abandon, soit il trouve une parade; chez nous il a d’abord improvisé la construction d’une muraille impénétrable, puis a régné tant bien que mal sur la place fortifiée. Autour, nos faiblesses attaquent violemment l’édifice. Sa solidité tient à la fois à ses fondations : le projet global qui caractérise cette aventure; et ensuite aux soldats qui la défendent : une personne que l’on aime, un souvenir agréable, un paysage.

Extrait de nos carnets

Arrivés au sommet nous faisons une pause sur une terrasse de café, les traits tirés par la sueur. L’écume aux lèvres. Les aficionados du vélo, abonnés aux Trek, Scott et autres bêtes de course, grimacent en voyant la physionomie de nos grossières montures à 200 euros.

Pause indispensable lors de la montée de Château-Chinon. Même à l'ombre, le thermomètre indique plus de 40°C.
Pause indispensable lors de la montée de Château-Chinon. Même à l’ombre, le thermomètre indique plus de 40°C.

Alors que nous pensions en avoir fini avec cette journée, il est 19 heures quand le vélo de Kevin montre des signes de faiblesse. Vissés dessus tous les jours, nous avons appris à les écouter, à connaitre leur grincement , et ce nouveau bruit est inquiétant. Nous devons nous arrêter. Après un rapide diagnostic, le verdict est sans appel : La roue libre est cassée, nous devons trouver un réparateur de vélo et nous sommes au milieu de nulle part. Après une réparation de fortune, assaillis par des taons voraces, nous nous remettons en route tant bien que mal. Par chance après 500m, une longue descente nous fait revivre.

L’instant est splendide, nos vélos filent sans bruit à travers la forêt de sapins, lacet par lacet. Dans le jour qui meurt, le soleil sanglant succombe dans nos dos, transperçant une dernière fois la foret de ses rayons pourpres.

Extrait de nos carnets

Derniers rayons de soleil avant la nuit
Derniers rayons de soleil avant la nuit
Publicités