Le lendemain matin, nous poursuivons notre route vers le soleil levant. Ses rayons nous réchauffent le visage alors que nous commençons à peine à rouler. Les matinées sont les moments les plus agréables de nos journées, les routes sont vides et la température douce.

Le Jura nous malmène, et parfois la succession de dénivelés positifs puis négatifs, nous donne le sentiment d’accomplir la tache absurde de Sisyphe, ce personnage mythologique condamné à faire rouler éternellement un rocher jusqu’en haut d’une colline avant de le redescendre puis de le remonter chaque jour sans but.

Quelques kilomètres avant le repas

Nous venons de traverser la Bourgogne, il est 19h30 et nous nous arrêtons manger dans un restaurant routier. Lorsque nous passons la porte du restaurant, Le bruit baisse de quelques décibels, tous les regards convergent vers nous. Il faut dire que nous n’avons pas le style du coin. Après quelques secondes, chacun retourne à ses occupations et nous découvrons une ambiance chaleureuse . Une fois à table, nous faisons d’abord connaissance avec Patrick, routier depuis 30 ans. Impressionné par nos aventures ou juste désireux d’échapper à la solitude de sa profession, il nous pose des dizaines de questions sur nos vélos et nos motivations. Il nous parle de sa vie à Nevers, des études de ses deux enfants mais aussi de ses craintes : chauffeur routier depuis plus de 30 ans, il déplore l’arrivée massive des chauffeurs tchèques et polonais qui prennent le travail des routards français. Plus tard, Dominique, un homme corpulent d’une cinquantaine d’années se joint à nous. Il arbore une barbe blanche garnie de restes de nourritures, des tatouages de taulard  et une gueule de vieux loup de mer qui aurait eu sa place sur les dock. Il reste silencieux, ses secrets bien à l’abri derrière ses lunettes opaques. Une fois le repas terminé, nous rejoignons le comptoir pour payer la note. Le patron du restaurant a repéré nos vélos et nous demande notre destination :

– La Slovaquie, répond Sylvain

– HEIN ?! s’exclament en coeur le patron et son acolyte. Mais en combien de temps ?

– 3 semaines, répond Kevin

– HEIN ?! Vous êtes des malades !

Après nous avoir demandé si on on connaissait l’existence des trains et des avions, nous partons, le ventre plein.

On s’ennuie vite pendant la journée, chacun a sa technique pour oublier ce temps qui file, Kevin pense à retaper un vélo pendant que Sylvain fait toutes sortes de calculs.

« Le cadre récupéré d’un vieux vélo de course sera noir avec un fin liseré blanc. Les jantes seront noires ou bleues. Un cintre de course serait parfait.

« Nous pédalons au rythme moyen de 2 tours de pédales par seconde, corrélé à notre temps de pédalage par jour, cela nous ramène a environ 241 000 tours de pédales , pas besoin d’aller chercher plus loin pour expliquer nos problèmes de genoux. Les 113 heures passés assis sur nos selles expliquent elles aussi aisément nos maux de cul. »

Notre récompense, le soir, c’est de parcourir du doigt les cartes et les kilomètres parcourus. Centimètres par centimètres nous venons à bout des 10 départements prévus et après 854 kilomètres nous atteignons la Suisse.

Notre première étape c’est Neuchâtel, nous y arrivons par une descente à plus de 60 km/h sur le flanc sud du Jura. La ville est d’une propreté impeccable, les trottoirs sont lustrés, les gens beaux et les bâtiments pomponnés. En récompense du passage de la frontière, nous cherchons un hôtel afin de nous débarrasser de la crasse et dormir dans un bon lit. La ville, nous en offre un panel,plus beaux les uns que les autres. Du plus luxueux à 500 euros la nuit, au plus miteux, nous ne parviendrons pas à trouver une seule chambre de libre. Il est 23h30, nous avons roulé 150 kilomètres du matin au soir, avons vu le soleil descendre derrière les collines alors que la pénombre s’accrochait aux pavés de la ville; et, tandis que la place principale se vide, nous sommes contraints de ré-enfourcher nos vélos.

A mesure que nous nous éloignons, les lumières se tarissent, l’obscurité nous surprend tout à coup. Nous sommes sur la route quittant la ville. Un danger se profile, nous devons trouver un endroit pour dormir. Les kilomètres passent, nous ne trouvons rien. Nous finirons par nous arrêter dans un champs, et harassés de fatigue, ne prendrons même pas la peine de monter notre tente.

Sous le feuillage épais d’un arbre, pousse une herbe dure et piquante. En suivant des yeux cette végétation balayée par la brise d’été , on remarque un lac qui vient clapoter sur le rivage bruissant de vie. Au son des grenouilles, allongés sur le sol comme deux intrus, le ventre vide et les sacoches en guise d’oreillers, nos yeux se tournent vers le ciel. Une nuit sans lune l’a piquée d’étoiles, nous savourons cette récompense valant bien tous les hôtels du monde.

Extrait de nos carnets de bord

Le lendemain, nous repartons vite après une nuit paisible.

Nous atteignons Zurich. N’ayant pas de détail de la ville sur notre carte, nous nous dirigeons à l’instinct. Et apparemment notre instinct est taquin. Après une demi-heure d’efforts et de montées inutiles, nous nous repérons enfin sur un plan de la ville.

Il n’y a qu’à suivre la ligne 3 du tram. Enthousiaste, Kevin s’engage dans la descente. Au bout d’une cinquantaine de mètres et alors qu’il file à près de 30 km/h (enfin, selon lui…), sa roue avant se fige dans le rail du tram. Il est catapulté en l’air et tente une réception genou/épaule. Peu orthodoxe, ça lui permettra néanmoins d’éviter le choc avec la voiture garée à 50 cm de lui. Triste bilan : un genou égratigné, l’épaule écorchée,les sacoches défoncées, et surtout une fierté entamée (Même si c’est toujours mieux que tomber à l’arrêt…).Le genou soigné à la va-vite, nous repartons.

Ce jour la fut une longue succession de précipitations et d’approximations. La première  fois depuis notre départ.

En cette fin de journée, la fatigue nous rends moins lucide. Nous roulons en pilote automatique sans regarder les cartes. Résultat,nous butons sur un vallon. Nous ouvrons les cartes et constatons que nous avons dévié de seulement 5 centimètres en empruntant une mauvaise route. Celle ci part à la perpendiculaire par rapport au chemin prévu. Nous devons obligatoirement faire demi tour et rattraper les 20 kilomètres et les 2 heures d’inattention .

Et comme si ce n’était pas suffisant, et alors que nous avons déjà une avance considérable sur notre objectif, nous décidons de pousser jusqu’à Walensee dans la nuit noire.

Il est 23 heures et voilà maintenant 2 heures que nous roulons à tombeau ouvert à la seule lumière de nos lampes frontales. Nos roues déchirent la nuit, fendant la route aveuglement  depuis que nos éclairages nous ont laché. Redoublant de concentration, nous essayons de déceler les éventuels obstacles de la route le plus tôt possible pour éviter le retour à l’envoyeur. Mais cet effort nous demande une énergie considérable. Pour la deuxième fois du périple, des gyrophares bleus ralentissent à notre niveau et nous passent un savon sans savoir qu’on ne comprends pas un broque à ce qu’ils racontent. Après 148 km, nous atteignons enfin un coin d’herbe au bord du lac de Walensee. Exténués, nous ne prenons la encore pas la peine de sortir la tente et nous glissons dans nos duvets. Au fil de cette aventure, nous avons appris que monter la tente n’était pas une obligation. Quand les conditions sont réunies, nous pouvons nous en passer pour être en contact direct avec la nature. Au bord de l’eau, emmitouflés dans nos sur sacs, nous regardons la surface du lac se rider sous l’effet du vent,et quelques vaguelettes viennent lascivement lécher le rivage de cailloux blancs.  Mieux encore : nous avons désormais une vue à 360° sur un ciel étoilé comme nous n’en avons jamais vu. Cet assemblage savant de tâches lumineuses nous évoque tour à tour animaux ou objets au gré de notre imagination. Nous pensons alors à ces caravanes de nomades qui chaque nuit traversent le désert Saharien grâce à cette gigantesque carte. Nous finissons par nous endormir en rêvant de partager un jour le quotidien de ces voyageurs du désert tel Patrice Francheschi aux côtés de son ami Suleyman.

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La traversée de la suisse continue.

Elle nous ennuie. A vrai dire, le voyage à vélo ne nous procure pas de sentiment de liberté. Il ne nous confronte pas aux paysages sauvages . En effet, même s’il permet de parcourir de grandes distances, il nous piège aussi sur un bitume chaud, parfaitement identique que l’on soit en France, en Suisse ou en Autriche. Combien de fois avons nous traversé des régions sublimes en ne pouvant en explorer que les contours, ceux qui sont déjà battus par les voitures ou les cyclistes ? Sur les Alpes et le Jura, nos vélos filaient sur l’asphalte mais jamais sur des points de vue tels que ceux que nous avons pu voir dans les Pyrénées il y a de ça 2 ans. Les chemins tortueux sont réservées aux efforts méthodiques et lents des marcheurs. Dans les forets de Bourgogne, sur les chemins sylvestres le long de la Walensee, ou encore le long de cette route suisse au bord d’une cascade, jamais nos vélos ne pouvaient s’écarter du chemin et fouler le tapis végétal sous peine de se briser.

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Le vélo nous donne l’impression de faire le tour d’un cercle sans jamais pouvoir y pénétrer.

Extrait de nos carnets de bord

Malgré tout, les bons moments se passent des paysages. Tous les midi à partir de la fin de la première semaine, et sans aucune explication rationnelle si ce n’est la fatigue, nous avons un fou rire au moment du repas.

L’Autriche est le point d’orgue de notre aventure, nous y pénétrons sans fanfare, les Alpes nous attendent. Les tunnels s’enchaînent. Le bruit y est assourdissant, l’atmosphère épaisse et étouffante, les voitures nous rasent, filant sous la lumière artificielle. Ces passages sans fin nous rappellent notre ascension de glacier la première fois que nous sommes partis en voyage, une sensation d’urgence, de danger .

« La vie dans le guidon. »

Extrait de nos carnets de bord.

Tremblant sous l’appel d’air provoqué par les voitures, fragiles au milieu du tumulte, un mouvement de travers et l’aventure se finit. Et a chaque fois, une renaissance, un bout de lumière naturelle qui transperce au loin, et tout un coup nous émergeons du goulot, vivants mais vidés.

Bientôt nous approchons de notre premier col, 1800 mètres de dénivelés. Un mur. Les gens ouvrent de grands yeux ronds à la vue de nos vélos. En plateau 1 vitesse 1, nous pédalons mais au bout d’une demi heure intensive nous nous rendons compte que nous ne pourrons pas arriver au bout ainsi. Nous avançons tellement lentement que nous avons du mal à garder nos vélos droits. Nous mettons pieds à terre, et remontons doucement la montagne. 11 kilomètres en 2h, une matinée toute entière à batailler. Au sommet, une vue décevante et une foule de touristes. Déception.

Nous repartons et, comme épuisés par cette montée, nos vélos grincent, ronchonnent mais finissent par avancer. Après quelques mètres, un panneau indique une pente à 13%. Nous allons subir une brusque dépressurisation. Sans hésitation, nous plongeons.

Tout s’accélère, nos montures prennent de la vitesse et atteignent 40, 50 puis 60 kilomètres par heure, fusant sur les lacets en pourfendeur de l’asphalte. Le cadre semble se tordre à chaque virage comme pour mieux en apprécier sa courbe, les sacoches sifflent au vent. Des familles entières de moucherons viennent se tatouer sur nos peaux, nos guidons ont la polio. La vitesse nous rend sourd et les larmes nous aveuglent mais, portés par l’adrénaline du moment; nous poussons des hurlements sauvages.

Extrait de nos carnets de bord

Entre deux lacets, nous atteignons les 70 km/h. Fini la rigolade : pas le droit à l’erreur ! Concentration maximale. A chaque virage, les même manœuvres : tourner doucement mais sans hésitation le guidon, incliner la bête tel un motard, ajuster la pression des freins. Tout doit être parfait.

Après ces 10 kilomètres de chute libre, la pente diminue et nous filons direction Innsbruck.

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Il est 14 heures, nos estomacs crient famines, nous nous mettons en quête d’un endroit où manger. La tâche est délicate dans ces montagnes mais après une heure de recherche, nous nous arrêtons dans une auberge. Une fois installés, la serveuse nous tend les menus. Les noms des plats sont à rallonge. Comme à chaque fois depuis que nous avons franchis la frontière suisse, le choix se fait comme on joue au Yams : on lance les dés et on voit ce qu’il se passe. Malheureusement cette fois-ci nous n’avons pas droit au double six…

Dans l’assiette : des tranches de jambons mêlées à de la gélatine baignant dans un liquide vert fluo…

Quand on a faim, on bouffe et on se la ferme.

Note pour nos futurs voyages : se méfier des noms de plats trop long, bien souvent ils tentent d’en cacher la faiblesse.

Extrait de nos carnets de bord.

Après une matinée passée en Allemagne, nous arrivons en début d’après-midi à Salzburg. C’est officiel, les Alpes sont derrières nous et nous ne sommes plus qu’à 400 kilomètres de Bratislava, il nous reste 9 jours. Nous savons à ce moment la que nous avons toutes les chances de réussir notre pari. Nous devons désormais le finir.

Nous longeons le Danube depuis 2 jours. La route est monotone, mais nous pouvons maintenir une moyenne de plus de 19km/h. Nos vélos souffrent. Les bruits que nous avions identifié au début du voyage ont changé, signe que nos vélos ont vieilli sous le poids de cette aventure. Eux qui étaient destinés a des balades dominicales le long de l’Erdre ou de la Loire viennent de nous porter, nous et nos bagages à travers l’Europe à un rythme effréné. Tels des chevaux de traits un peu patauds, ils se sont montrés rugueux et durs au mal, ils ne nous ont jamais laissé tombés.

Bivouac le long du Danube
Bivouac le long du Danube

Après avoir dépassé Vienne, nous filons vers Bratislava. 70 kilomètres nous en séparent.

Nous n’apercevons aucun panneau indiquant notre arrivée dans la ville, pourtant nous sommes arrivés.Mais le défi n’est pas terminé. Au détour du virage, le château de Bratislava surgit comme un symbole. Nous sommes à 300 mètres de notre objectif final. A son sommet, le drapeau slovaque flotte dans le vent du soir. Nous nous lançons dans ce qui sera notre dernière montée.

La sueur forme une fine pellicule sur nos visages fatigués. Depuis quelques jours, un état de faiblesse général s’est installé. Dans la vie nous ne sommes pas de grands bavards, mais en cette fin d’aventure,les mots se font rares.

Sous sa barbe, Kevin a le visage tout en angles. Les courbes de son visage se sont effacées pour laisser place à un visage dur, taillé à la machette de l’aventure. Une dureté soulignée par l’éclat de ses yeux, où se mêlent fatigue et désir d’en finir.

Sylvain est amaigri, délesté de 5 kilos, il a les joues creusées,les épaules ramassées et ses mains se sont cornées au contact du guidon. Il a l’échine courbée et cette posture associée à son regard lui donnent l’air d’une bête sauvage, le regard agressif de celui qui sait qu’il faut se battre jusqu’au bout pour réussir. Son masque laisse parfois transpercer les émotions qui s’agitent derrière : de la douleur, de l’impatience et de la fierté.

Plus que 100 mètres, les vélos gigotent dans tous les sens, comme prêts à craquer sous nos coups de pédales rageurs. Les roues heurtent lourdement le pavé branlant des rues de Bratislava dans un concert de grincements tandis que l’horizontalité regagne la route qui plie devant notre acharnement.

Dans 50 mètres, la rambarde qui marque la fin du périple. Dans un même mouvement nous descendons de nos vélos, auxquels nous offrons notre premier regard. Maintenant que nous les observons, nous ne voyons plus des outils froids et inertes du début, mais l’instrument de notre victoire, portant comme nous les stigmates de l’aventure.

Nous faisons les derniers mètres à pieds. Juste le temps d’allumer un cigare (pardon la fondation du souffle, à événement exceptionnel, acte exceptionnel!).

Nous arrivons dans l’indifférence la plus totale, les badauds vaquent à leurs occupations sans se douter de ce que l’on vient d’accomplir. Nous avons longuement parlé de ce moment au cours de de nos journées, notre satisfaction est bien réelle mais elle ne se voit pas:  aucune effusion, pas d’éclats de joie, un sourire vient flotter à la commissure de nos lèvres. Nos regards se croisent , avec le temps nous avons appris à communiquer en silence.

Extrait de nos carnets de bord

Les yeux dans le vague, apaisés, nous fumons nos cigares assis par terre, la ville conquise s’exhibe sous nos pieds.

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3 jours plus tard :

Voila 3 jours que nous sommes retournés à Vienne où nous attends notre avion; alors que les douleurs se résorbent, notre fierté grandit.L’heure du bilan a sonné. Chaque jour nous réalisons un peu plus l’exploit que nous avons réalisé. Non seulement nous avons rempli le contrat,mais nous l’avons même dépassé !

2061 kilomètres pour 1800 kilomètres prévus, 17 jours de vélo pour 22 jours prévus.

Avec ce voyage nous avons été animé non pas par les paysages mais par l’engouement qu’il a suscité. Ainsi nous aimerions remercier l’association ainsi que toutes les personne qui nous ont soutenues. Vos messages et encouragement ont été un véritable vent de dos.

Alors que nous sommes à la table d’un bar, notre prochain voyage se dessine au fond d’un verre de Talisker….Rendez vous en février !

Sylvain & Kevin

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