3855 mètres.

C’est l’altitude à laquelle culmine la Grande Casse, le plus haut sommet du massif de la Vanoise, au coeur des Alpes.

Journal de bord

Le préalable à l’action c’est l’imagination. Elle fait régulièrement éclore chez nous de nouvelles idées de périples qui ne demandent qu’à être réalisées. Ces idées nous suivent partout, au travail, au sport, en famille. Elles découlent de la volonté de conduire nos corps là où un jour nos yeux se sont posés et ont rêvé.

Par le filtre d’une photo, les prémices de ce nouveau voyage se dessinent. D’abord, on s’émerveille devant l’étroite arête terminale d’un sommet, s’élançant dans un ciel pur en une une ligne suspendue au dessus du vide. A l’horizon, l’immense chaîne des Alpes ,drapée du blanc de l’hiver, s’étend à perte de vue et expose aux plus audacieux ses mystérieux sommets. Au premier plan, des alpinistes encordés, célébrant leur victoire sur la montagne, les piolets en l’air, les visages rougis par le froid et illuminés par des sourires . Puis on s’imagine debout,  à leur place dans ce décor grandiose, écrivant notre propre histoire.

Cette histoire, nous la débutons à Pralognan-La-Vanoise en Savoie et espérons l’achever à une altitude de 3855m, au sommet de la Grande Casse après un trek en totale autonomie.

Pour faire nos sacs, nous tentons de réduire la vie à sa plus simple expression. Nous la passons à la moulinette de nos besoins vitaux, et il en ressort un petit tas rabougri : de quoi manger, se mouvoir, boire et dormir. La vie pèse alors une vingtaine de kilos. Nous la lestons de quelques luxes : musique, chocolat, et whisky que nous apprécions particulièrement dans les moments âpres

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Nous partons le samedi matin à 5h du matin direction la massif de la Vanoise et y arrivons dans la soirée.

La nuit est tombée. Nous voulons quitter le domaine de la station au plus vite. Nous pénétrons donc dans la foret, nos lampes chassent les ombres des grands sapins, l’air que nous exhalons est englouti par la nuit. La neige fraîche s’effondre sous nos pas. Nous nous arrêtons pour une courte nuit : la glace pour oreiller, nos duvets en couverture. Par -5 degrés nous faisons une expérience vivifiante ! Seuls quelques flocons de neige viendront perturber notre sommeil.

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Le lendemain matin, nous chaussons nos raquettes et partons dès 8 heures. Nous faisons de nombreux détours pour éviter les pistes de ski. Fatigués par ces lacets qui nous semblent inutiles, nous remontons en ligne droite une piste rouge dans le sens de la montée pour gagner le refuge des Fontanettes. Ce ne sera pas une mince affaire, nos sacs nous scient les épaules et la poudreuse s’affaisse sous notre poids (presque 100 kilos avec l’équipement…). Nous activons ce que nous appelons le mode mulet : un mode utilisé quand on en chie trop : yeux rivés sur les chaussures,  cerveau sur off, bouche cousue et on avance un pas après l’autre sans se poser de questions.

Après le refuge, nous quittons les pistes et les foules pour nous enfoncer dans un nouveau monde.

Au fur et à mesure, l’atmosphère s’épaissit,  le blizzard se lève, amenant avec lui des rafales de neige. Et tandis que la météo s’aggrave, les reliefs s’effacent à la gomme du vent, nous sommes incapables de nous orienter.

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Alors que la neige et le vent glacial viennent nous gifler le visage, nous décidons de nous arrêter et de chercher un abri naturel. Pétrifiés par le froid, un gros rocher apparaît au milieu de la tourmente. Nous construirons un mur de neige autour pour nous mettre à l’abri. Les choses ne s’arrangeant pas, nous plantons la tente. Nous y resterons pendant près de 24h d’affilée. Emmitouflés dans nos duvets, une journée entière passera dans promiscuité la plus totale.

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Quand nous ne dormons pas ou ne mangeons pas, c’est à dire la grande majorité du temps, c’est le silence qui prédomine, seulement rompu par les bruits du vent claquant la tente.Pour garder la chaleur, nos corps sont planqués dans nos duvets. Seul nos yeux et nos nez dépassent d’une petite ouverture destinée à respirer et à éviter que de la condensation se forme à l’intérieur du duvet. De cette ouverture l’unique horizon visuel est le petit univers de la tente. Le temps s’étire.

Facteur commun à toutes nos aventures, l’attente a une part considérable dans chacun de nos voyages. Que ce soit 12 heures d’attente dans le petit aéroport de Reykjavík, des trajets en voiture à travers l’Europe ou encore 24 heures bloqués dans une tente en pleine tempête de neige. Dans les premiers temps, ces moments nous semblaient inutiles, nous pensions perdre notre temps. Mais au fil de nos périples, nous avons appris à apprivoiser ce temps qui passe et tirer bénéfice de chaque seconde. Nous laissons libre cours à ces pensées qui au quotidien ne font que traverser nos esprits et nous leur laissons le temps de grandir. Nos esprits bouillonnent en silence, ils construisent sur du vide les fondations de nos futurs projets. Souvent après plusieurs heures silencieuses, l’un de nous deux brise ce silence pour quelques minutes et la magie opère : « Et si on  traversait le désert central d’Islande? Et si on allait jusqu’à Vienne en stop? ». Puis nous nous replongeons dans nos pensées jusqu’à ce que, parfois, le sommeil nous gagne.

Les heures préfèrent le silence pour fuir. Elles s’échappent en petits bouillons, laissant de grandes pages blanches à combler à l’encre de nos pensées.

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La journée suivant la tempête, un paysage arctique nous éblouit les yeux en sortant de la tente. Les vents de la nuit ont transformé le paysage et ont balayés la neige au sol, effaçant toutes nos traces de la veille. Les reliefs sont lissés,  une énergie mystique se dégage de la glace qui renvoie les rayons du soleil.

Le genre d’endroit qui élève l’âme.

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Il est assez difficile de décrire l’état de la neige tant il y a d’aspects différents. Les inuits, dont cet élément  est le quotidien ont plus d’une cinquantaine de mots pour les traduire : neige pour boire, neige dure et compacte, neige pour construire des igloos, neige humide, … Ce matin là, la poudreuse a laissé place à une neige soufflée et craquante : Qiqiqralijarnatuq en inuit. Difficile à caser en soirée.

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En voulant se remettre en marche, Sylvain découvre l’état de ses chaussures. Les lacets sont gelés, impossible de les défaire, les tissus sont attaqués par le givre jusqu’à l’intérieur de le chaussure. Il faudra 20 minutes de chaleur corporelle insufflée par sa bouche pour en venir à bout. Quand enfin nous repartons, nous ne sentons plus nos orteils. Ils se réchauffent dans la douleur au bout d’une demi heure d’effort.

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Ici pas de confort, les fermetures éclairs sont durs à fermer, vous marchez vous avez chaud, vous vous arrêtez vous avez froid. Les extrémités gèlent, l’effort vous donne faim puis soif, il faut alors s’arrêter mettre de la neige dans une casserole et au bout de trois quarts d’heure vous avez rempli vos deux gourdes et pu hydrater votre nourriture.

Pourquoi cette attirance pour ces régions puissantes et désolées ? Est ce le plaisir de l’inconnu, la détermination à éprouver sa volonté, ses forces et faiblesses ou bien l’orgueil de faire ce que les autres ne font pas ? Un peu de tout cela à la fois.

Ces régions nous frappent en profondeur,  elles sont les derniers sanctuaires du monde. La nature pour église et le silence pour étendard. On peut y ressentir une atmosphère qu’on ne retrouve pas sous des latitudes  plus tempérées: une épaisseur et une rudesse qui font fuir la vie mais qui offre à ceux qui la bravent le moyen de l’intensifier. 

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Nous poursuivons notre route, passons carrément sur le lac des vaches sans le contourner (ça va plus vite, et les animaux nous ont laissé des traces!). En fin journée nous montons une nouvelle fois le bivouac très rapidement car le temps se couvre méchamment une fois de plus. La nuit sera rythmée par un étrange animal rodant autour de la tente.

Et enfin le lendemain la Grande Casse apparaît. Son glacier qui vient buter en virage, sa pente à 45 degrés sur 300 mètres et son arrête sommitale disparaissant derrière les nuages.

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Devant nous la Grande Casse, ses 3855 mètres atteint pour la première fois en 1860 par William Matthew, les fantômes des militaires du 13 ème bataillon des chasseurs alpins morts en la gravissant.

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C’est un géant né du plus profond des entrailles de la terre, une roche millénaire, plus forte que le temps. Il a vu des hommes triomphants sur son sommet mais aussi la mort courir sur son ventre de pierre, il est imprévisible. Et nous à ses pieds, petites chiures de mouche, nous contemplons les siècles et les innombrables souvenirs de ce sommet.

Des mois que nous en contemplons les photos, et pourtant elle ne nous a jamais autant impressionné qu’à cet instant précis, alors qu’elle se dresse face à nous.

L’ascension, nous le savons depuis le début de matinée, est trop risquée. Les récentes chutes de neige couplées aux vents contraires rendent le défi insensé. En montagne, on ne cherche pas nos limites, il n’y a pas de « peut-être « . Dans le cas contraire nous ne serions pas la pour l’écrire. Nos leçons, nous les puisons dans la nature. Celle ci nous aura appris à renoncer,

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Nous restons un long moment à la contempler. Nous suivons du regard le chemin que nous aurions du prendre. La déception est grande tant nous avons imaginé ce moment où, exténués par l’ascension, nous aurions enfin toisé les montagnes environnantes du regard. Mais comme dirait quelqu’un, pour être déçu, il faut être vivant.

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Sylvain & Kevin

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